Au commencement et même avant …
Avant le commencement était le Tout, mais le Tout ne le savait pas, il n’était pas conscient de Lui-même. De l’instant qu’il en prit conscience apparut son Contraire. Alors vint le commencement, le tout premier instant, et au commencement étaient le Tout et son Contraire.
Son Contraire grava dans le Tout une forme, et cette forme était celle d’une fleur à huit pétales. Cette forme n’apparut pas, elle fut gravée, petit à petit. Et c’est ainsi que naquit le temps. Et avec le temps vinrent les saisons.
Tout d’abord il y eut l’hiver, car la fleur voulut prendre des forces. Elle voulut se reposer et pour cela créa la Terre.
Ensuite, il y eut le printemps, car la fleur voulut croître. Elle voulut grandir et s’élever, et pour cela créa le Ciel.
Alors il y eut l’été, car la fleur voulut s’élargir. Elle voulut murir, et pour cela créa le Soleil et les étoiles.
Enfin il y eut l’automne, car la fleur voulut mourir. Et à l’automne, ses pétales se détachèrent de son cœur. Et c’est ainsi que naquirent les dieux, un pour chacune de ses pétales et un pour son cœur.
Le premier pétale à se détacher était le plus lourd, le plus dense. En premier il toucha la Terre et si grand était son poids qu’il s’y enfonça. A ce pétale fut donner le monde souterrain et tout ce qui s’y trouve et ce pétale prit pour nom Thoradin.
Le second pétale à se détacher était également dense, mais si elle se dirigea elle aussi vers la Terre, elle ne s’y enfonça pas, se posant à sa surface. A ce pétale fut donner la surface de la Terre et tout ce qui y croît et elle prit pour nom Hil’Ma.
Le troisième pétale suivit de près la seconde. L’on dit même qu’il se détacha avant Hil’Ma, mais que son hésitation à rejoindre la Terre le détourna un instant de son destin. Il se posa lui aussi à la surface de la Terre, mais celle-ci était déjà à Hil’Ma. Il se contenta alors de régner sur les vignes et sur les autres plantes qui engendrent le rêve, et prit pour nom Nysos.
Lorsque le quatrième pétale se détacha, un vent léger souffla et l’emporta vers le Ciel. Aujourd’hui encore, ce pétale vole sous la voûte des cieux mais au dessus de la Terre. Elle prit pour nom Aléa.
Le cinquième et le sixième pétale se détachèrent ensemble. Eux aussi furent pris par le vent, mais un vent bien plus violent qui les emmena loin au dessus de la voûte des cieux. L’un reçut le soleil et prit pour nom Armor, tandis que l’autre reçut les étoiles et prit pour nom Karkan.
La voie des cieux était tracée, mais lorsque le septième pétale se détacha, grande fut sa déconvenue : le Soleil et les étoiles appartenaient déjà à d’autres pétales, il ne lui restait que la lune. Elle en conçut à tort une profonde aigreur, qui aujourd’hui encore lui ronge les entrailles. Elle reçut donc la lune en héritage, mais jamais ne l’aima, ni elle, ni personne. Gorgée de cette aigreur, de cette haine, elle devint stérile, et jamais au grand jamais elle ne put enfanter. Elle prit pour nom Sahad.
Ne restait que le huitième pétale, qui fut le plus long à sortir de sa torpeur. Lorsqu’il se détacha enfin, plus rien ne restait. Il en conçut une rage infinie, rage qui toujours l’anime. Il se fit chaos et destruction par colère et jalousie, et prit le nom de Görr.
Enfin les huit pétales étaient détachés du cœur. Et ce cœur, le reste du Tout, prit pour nom Mystra. De ce temps, Mystra ne cessa de clamer sa supériorité sur les autres dieux : elle était le cœur de la fleur, et donc selon elle l’héritière légitime du Tout. Assertion à laquelle les autres dieux, pour une fois unis, n’ont cessé de répondre que de la fleur elle n’était que le reste, le résidu, et que la force du Tout était partie en eux, les pétales.
Quoiqu’il en soit, la fleur avait enfanté le monde et les neufs dieux, mais si son œuvre s’arrêta là, l’histoire de ses enfants ne faisait que commencer. Le monde se peupla de plantes et d'animaux grouillants de diversité au sein d'un paysage de mers, de collines, de rivières, de lacs et de montagnes toujours en mouvement. Pierre après pierre, arbre après arbre, bête après bête, les Neuf façonnaient un monde en laissant libre cours à leur fantaisie.
Mais parmi les dieux, il en était un de particulièrement besogneux. En effet, Thoradin se réjouissait chaque jour des majestueuses chaînes de montagnes qu'il faisait jaillir du sol. Il ne connaissait nul repos et si ses pairs ne l'avaient arrêté, il est probable que le monde ne fut finalement plus que montagnes fumantes ou gelées, aux reliefs déchiquetés ou aux plateaux sans fin. Ils vinrent à lui pour lui faire reproche des innombrables dégâts que les tremblements de terre ininterrompus causaient à leurs propres créations.
Ayant écouté, longtemps Thoradin réfléchit : qu'allait-il imaginer désormais ? Lui vint alors l'idée d'une créature parfaite, une créature à son image et qui puisse jouir d'une vie au cœur de ses œuvres minérales. Hélas pour lui, Thoradin en fit part à ses pairs. A l’amusement succéda l’étonnement, puis la méfiance : quel fléau ce bas besogneux allait-il encore répandre sur la Terre ? Les autres dieux résolurent alors de prêter grande attention à l’œuvre de Thoradin.
Sahad, qui jamais n’accepta son héritage de stérilité, y accorda encore plus d’attention que les autres. Si elle ne pourra jamais enfanter, comment supporter qu’un autre, qu’elle tenait en si peu d’estime, puisse le faire ? En secret, elle décida alors de pervertir la grande œuvre de Thoradin. Et c’est ainsi que malgré l’ampleur des efforts de ce dernier, il n’en résulta qu’un peuple laid et sournois, qui se montra certes travailleur, mais sans aucune sorte de reconnaissance pour celui qui les avait créé.
Ce fut l'âge des gnomes, et certains, dont les prêtres de Mystra, prennent cet évènement, la création de la toute première race mortelle, comme l’origine des temps et de leur calendrier.
L'Age des Peuples
La désolation, la frustration et l’abattement de Thoradin face à la malversation de Sahad furent tels qu’il sombra dans une profonde dépression et bientôt dans un profond sommeil. Ce sommeil fut peuplé de rêves agités pour ne pas dire d’épouvantables cauchemars, et de ce temps sont issus les volcans.
Les gnomes, quant à eux, se tournèrent vers leur fausse créatrice, Sahad, et aujourd’hui encore vénèrent la lune, astre à la lueur duquel ils aiment à perpétrer leurs exactions. Les autres dieux, quant à eux, furent prompts à saisir l’avantage que Sahad pouvait tirer de son peuple, le seul en ce temps-là à fouler la Terre : même le plus redoutable des fauves, même le plus massif des pachydermes disposaient finalement de moins de potentiel, de moins de pouvoir que ces petits êtres malins et ingénieux, à même de compenser leur petite taille par outils, ruses et procédés divers. Une évidence s’imposa alors à l’ensemble des dieux éveillés : celui qui contrôle les peuples contrôle le monde.
Mystra fut la suivante à passer à l’acte. Elle secoua le cœur de la fleur et en retira suffisamment de pollen pour créer les Elfs, créatures certes légères et harmonieuses, mais empruntes également de l’orgueil de leur créatrice.
Il est probable que par simple mimétisme et sans bien comprendre ce qu’il faisait, Nysos fit de même. Ainsi sont nés les dryades, les satyres, les faunes et autres créatures festives que l’on peut encore rencontrer les soirs de fêtes.
Les voix de Armor et Karkan s’élevèrent alors de concert : le contrôle du monde ne pouvait venir d’un seul d’entres eux, ils devaient à l’évidence s’allier pour enfanter le peuple souverain. En vérité, ils s’effrayaient surtout à l’idée que les seules créatures existantes à ce jour fussent des gnomes malveillants, des elfs orgueilleux ou des satyres débauchés. Ils engendrèrent alors une race qui serait, selon eux, exempts de ces travers. Des êtres tournés vers le haut, buveurs de soleil, cueilleurs d’étoile, ambitieux mais bons, amoureux de la vie sans en connaître les excès, humbles et justes, fiers et sensibles tout à la fois. Ils conjuguèrent leurs talents, leurs puissances, leurs pouvoirs, et créèrent ... l’homme. De ce jour, une querelle incessante oppose Armor et Karkan, chacun renvoyant sur l’autre la responsabilité de l’échec manifeste de leur œuvre.
Après s’être longuement amusée de ses discussions, Aléa entra à son tour dans le ballet créateur. Mais comme à son habitude, elle eut du mal à arrêter son choix. Volant ou nageant ? A deux ou quatre pattes ? Ou plus ? Ou moins ? Peau de serpent, crin de cheval, plume d’oiseau ? Pourquoi choisir ? Elle enfanta ainsi les centaures, les sirènes, les harpies, les sphinx et toutes ces créatures indécises et indéfinies, à mi chemin de différents règnes.
Et ainsi, l’un après l’autre, les dieux y allaient de leurs touches dans le grand tableau de leur création. Ils semblaient, malgré leur dissension, y prendre beaucoup de plaisir, et cela agaçait prodigieusement Görr. Lui ne s’amusait pas. Lui n’avait pas sa place en ce monde. A lui, rien ne revenait, rien n’avait été offert en héritage. Il n’avait pour lui que sa haine et sa rage, mais même si il ne s’en rendait pas compte, cela représentait beaucoup. De dépit, de déception, de dégoût, il se racla profondément la gorge et cracha violement sur le sol. Il cracha si fort que la Terre se creusa en ce point d’impact. Et de ce crachat, vert, gluant, putride, naquirent les peaux vertes qui depuis parcourent inlassablement la Terre en quête de la justice de Görr : puisque lui n’avait rien, les autres non plus n’auraient plus rien. Görr n’aura de cesse de rétablir cette profonde injustice et de détruire l’ensemble de la création, l’ensemble de l’héritage des autres dieux.
La création du monde tel que nous le connaissons en était là, lorsque se produisit un évènement qui avait même échappé à la sapience des dieux éveillés : un formidable tremblement de terre secoua le monde, un formidable tremblement de terre qui annonçait le réveil de Thoradin. La plupart des dieux ne s’en préoccupèrent même pas, tenant leur frère tellurique pour quantité négligeable. Seule Hil’Ma s’en émut : qu’allait penser Thoradin en contemplant ce que le monde était devenu pendant son sommeil ? Nulle race ne pourrait trouver grâce à ses yeux, et il risquait fort de s’abîmer dans une dépression plus grande encore. En hâte, elle créa alors la race des hobbits, petits, trapus, travailleurs et intrinsèquement bons. Elle les fit à son image, adorant tout ce qui pousse à la surface de la Terre et rendant un sincère et profond hommage à cette Terre qui nourrissait les racines.
Lorsqu’enfin Thoradin s’éveilla à nouveau, de fait, il fut dans un premier temps des plus déçus et dépités. De nombreuses races courraient déjà à la surface de la Terre, s’en disputant le contrôle pour la plus grande gloire de leurs créateurs. L’attention de ces derniers était cependant entièrement tournée vers ces disputes incessantes, et il comprit alors qu’enfin, il serait libre de créer à sa guise. Il créa ainsi la race parfaite selon lui : laborieux, solides, les pieds ancrés au sol, la race des nains vit ainsi le jour. Certaines mauvaises langues se plaisent depuis lors à soutenir que l'on peut considérer que gnomes et nains sont cousins voire frères, mais ces derniers ont toujours nié farouchement ce lien de parenté.
L'Age des Citées